Saturday, 30 July 2016

Beautiful shores - Nina Bouraoui's new novel



Nina Bouraoui's new novel Beaux rivages (Beautiful shores) is about to be released. And what a delicious novel it is.





Reviewed in French for TSA :

Ce nouvel écrit, dont l’histoire est située à Paris entre deux dates très contemporaines, juste après les attentats de janvier 2015 et à l’aube de ceux du Bataclan, explore le grand thème de la trahison amoureuse à l’ère numérique.

A., la narratrice vit et travaille dans la capitale française. Elle prête sa voix aux actrices, elle est doubleuse. Cet emploi lui permet de mener une vie confortable et de passer son temps libre à voyager.

Elle est en couple avec Adrian depuis 8 ans. Lui vit en Suisse où il dirige une galerie d’art. Elle et Adrian sont plus qu’amants, ils se sont promis l’un à l’autre, et si le mariage n’a pas scellé leur relation sur papier, ils se sont toujours dit qu’ils finiraient leurs jours ensemble.

Mais ça, c’était avant le SMS d’Adrian qu’elle reçoit sans aucun préliminaire, et dans lequel il lui annonce qu’il a besoin de liberté et qu’il la quitte.

Elle comprend rapidement qu’Adrian ne s’est pas lassé d’être en couple mais qu’il est passé à une autre, une femme avec qui il vivait une histoire en parallèle depuis plusieurs mois.

Ce nouvel écrit, dont l’histoire est située à Paris entre deux dates très contemporaines, juste après les attentats de janvier 2015 et à l’aube de ceux du Bataclan, explore le grand thème de la trahison amoureuse à l’ère numérique.

A., la narratrice vit et travaille dans la capitale française. Elle prête sa voix aux actrices, elle est doubleuse. Cet emploi lui permet de mener une vie confortable et de passer son temps libre à voyager.

Elle est en couple avec Adrian depuis 8 ans. Lui vit en Suisse où il dirige une galerie d’art. Elle et Adrian sont plus qu’amants, ils se sont promis l’un à l’autre, et si le mariage n’a pas scellé leur relation sur papier, ils se sont toujours dit qu’ils finiraient leurs jours ensemble.

Mais ça, c’était avant le SMS d’Adrian qu’elle reçoit sans aucun préliminaire, et dans lequel il lui annonce qu’il a besoin de liberté et qu’il la quitte.

Elle comprend rapidement qu’Adrian ne s’est pas lassé d’être en couple mais qu’il est passé à une autre, une femme avec qui il vivait une histoire en parallèle depuis plusieurs mois. 

Dévastée par le mensonge qui met fin à huit ans de complicité, elle se retrouve seule face à la traîtrise de l’être aimé dans un contexte social et national déstabilisé. Elle commence à ne plus pouvoir dormir ou se nourrir, et se retrouve au bord de la dépression et sait qu’elle y plongera si elle ne se reprend pas.

Lorsqu’elle demande à Adrian qui est cette femme, il lui donne le nom et prénom de sa nouvelle amante. C’est trop de tentation. Elle fait une recherche sur le net. Sa remplaçante tient un blog sur lequel elle postera des photos régulièrement pour faire passer des messages à la narratrice et la narguer, connaissant son existence et sachant qu’Adrian pourrait la quitter elle aussi, peut-être aussi vite qu’il lui est venu pour retourner au grand amour de sa vie, comme il le décrit.

Elle a alors deux choix : se défaire d’Adrian et de ce triangle, et refuser l’amitié malsaine qu’il lui propose, pour se reconstruire. Ou l’attendre en espérant qu’il lui revienne. Cette possibilité, il continue de la lui faire miroiter.

Mais elle va s’engouffrer dans une troisième voie, une addiction numérique et la torture qu’elle engendrera, avant d’apercevoir une issue.

La trahison amoureuse et le mensonge sont des thèmes éternels en littérature. Bouraoui les traite avec maturité, sensible et subtile, ancrée dans son siècle, celui de l’accès et du partage en temps réel d’informations intimes, de leurs reflets déformants, dans une ère où les nouvelles technologies sont – aussi – utilisées comme un nouvel outil pour (se) faire du mal. La situation nationale tragique au sein de laquelle l’histoire se déroule, et sa contemporanéité discrète, souligne aussi combien il faudra se battre pour continuer à s’aimer comme avant.

Beaux Rivages est l’un des textes les plus ouverts de l’auteur. Dans ce roman, Bouraoui se décentre de son « je » narratif habituel et hypnotique, pour raconter et se raconter, en se conjuguant à toutes les personnes. Son empreinte, celle de jeux de ponctuation si propre à ses textes et à leur morphologie, rythme la narration.

Beaux Rivages expose une blessure et retrace les sentiers de la confiance vers de nouvelles plages. Un roman contemporain sur un thème immortel, qui vient enrichir les quatorze autres de l’auteur.
Beaux rivages de Nina Bouraoui aux éditions JC Lattès, 2016, pp. 252.

Merci aux éditions Lattès pour la copie presse de ce roman.


Friday, 29 July 2016

Is there a nahda in Algerian literature ?

The 19 volume of Riveneuve editions' literary magazine published in the spring of 2015 focused on Algeria. It argues that there is a nahda in Algerian literature based on what it calls 'the emergence' of novels that speak of the 90s, a proof of this 'renewal' or 'renaissance'. I entirely disagree. Here's why, in French on HuffPost Algerie :

Is there a nahda in Algerian literature ?

Il y a-t-il une nahda des lettres algériennes ? C'est la question que pose le numéro 19 de la revue littéraire Continents des éditions Riveneuve, et à laquelle il répond à l'affirmative dans cette anthologie de textes d'auteurs algériens et français, textes de fiction ou de non-fiction.

Ce numéro 19 intitulé "Algérie : la nahda des lettres - la renaissance des mots", publié au printemps 2015, est entièrement dédié à la question d'une renaissance littéraire en Algérie. Dans ce volume, et dès l'introduction, Gilles Kraemer, directeur de publication, Adlène Meddi et Mélanie Matarese, éditeurs-en-chef, proposent d'explorer comment, et dans quelles œuvres, il ont vu se dessiner une renaissance des lettres algériennes, post-1990s.

Un même thème et une même période traversent tous les textes : les années 90s. Un thème choisit par les éditeurs pour s'interroger sur une "société qui ne veut même pas reconnaître ses traumas pour avancer".

La question à laquelle l'ouvrage répondra en examinant une partie de la production littéraire algérienne contemporaine est introduite dès l'introduction : "Comment écrire dans cet entre-temps, le temps de la reconstruction de l'être ensemble et celui de l'entre-tuerie nationale ?", et "Parlera-t-on dans cet entre-temps de 'renaissance des Lettres' ? De renaissance par les Lettres ?"

Avant que les textes, preuve de cette renaissance, ne soient dévoilés, Kraemer, Meddi et Matarese annoncent qu'ils se lancent dans l'exploration de "toute la question du défi presque inconscient des Lettres algériennes qui se réinventent, en arabe et en français, à travers de plus jeunes générations d'auteurs, héritiers des traumatismes et des pères fondateurs que sont Kateb, Dib, Djebar, Ouettar, Haddad".
Pour eux une renaissance des lettres, claire et évidente, a commencé son essor : "Nul doute que l'avenir de l'Algérie - sa renaissance - est déjà en germe dans les mots et les Lettres de tous ceux qu'elle inspire. Elle se manifeste dans le renouvellement des genres littéraires, entre l'utopie et la science-fiction, le Rap et la BD, le polar et le roman graphique, le dialogue des langues, des images, des formes d'expression, des thématiques".
28 auteurs et leurs textes forment ainsi le fondement textuel et imagé, sur la base desquels cette renaissance va être démontrée et illustrée.

Des textes sous forme d'essais ouvrent la revue, comme celui d'Akram Belkaid qui écrit son soutien répété à Kamel Daoud. Celui d'Hervé Sanson répertorie les œuvres d'auteurs, de Dib à Alloula, dans lesquels il voit une création littéraire nouvelle dans la forme et dans le fond. Le texte de Denise Ibrahimi fait une lecture de deux romans algériens, "Le dernier juif de Tamentit" d'Amine Zaoui et "Alger le cri" de Samir Toumi pour illustrer une création dite inédite dans ces nouvelles lettres algériennes.

Loin des essais, les textes de fiction sont l'exemple le plus concret de l'affirmation d'un renouveau : ceux de Sarah Haidar, de Yahia Belaskri, ou l'extrait du roman de Kaddour Hadadi (HK) "Néapolis" publié chez Riveneuve, ou le texte de Thierry Perret.
La production littéraire algérienne en langue arabe n'est pas évoquée mais est illustrée avec une nouvelle de Mohamed Kacimi en français sur la métamorphose des rues et des bars au début des années 90, et avec un texte très bref en langue arabe de Bachir Mefti sur la violence dont on ne parle pas.
L'espace littéraire féminin est discuté par Dalila Morsly dans son mini-essai qui prend en exemple l'ouvrage collectif "Raconte-moi ta liberté" (2012, Sengho éditions) pour discuter de l'espace que négocient les femmes auteures.

Au fil du volume, on découvre des textes extraits de romans en cours d'écriture comme "Quand s'effrite la mémoire" de Youcef Tounsi, ou le prochain roman policier d'Adlène Meddi "1994", un autre roman inspiré de 1984 de George Orwell. Djamel Mati annonce son prochain roman avec son texte "Des chercheurs dans le désert" pour lequel il cherche un éditeur. Le volume se clôt sur une nouvelle de Pierre Jacquemin extraite de son ouvrage aux éditions Riveneuve.

La production théâtrale est aussi représentée ici avec l'exemple d'un texte de Mustapha Benfodil, devenu pièce de théâtre, qu'il a rédigé lors d'une résidence d'écriture sur le voilier "Zitoun", un voyage qui, dixit l'auteur, fut passé à vomir en mer et écrire une fois sur terre.

Le renouveau est étendu à la scène artistique avec des articles. Camille Leprince parle avec des artistes algériens des Beaux Arts d'Alger qui puisent leur inspiration dans les années 90s, et illustre son texte avec les paroles du rappeur Diaz, et le parcours du visual artist Walid Bouchouchi. Quand à Lazhari Labter, il présente l'essor de la BD algérienne, basé sur son ouvrage "Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009", paru aux éditions Lazhari Labter (2009).

La BD est aussi présente sous forme de planches pour illustrer un renouveau dans l'art visuel avec une planche inédite de Gyps, et le texte illustré de Jacques Ferrandez intitulé "L'étranger", dans lequel il parle de ses illustrations de la nouvelle d'Albert Camus, "L'Hôte".

Les poèmes ponctuent la revue. Ceux de Souad Labbize, Ali Chibani, Ghaouti Faraoun, Davis Allais, et de Habiba Djahnine qui s'apprête à publier un nouvel ouvrage sur le thème de la reconstruction.
Chez certains auteurs, ce n'est pas le thème des années noires qui inspire le texte. Il se dérobe et fait place à celui de l'occupation française et la guerre d'indépendance, avec la nouvelle de Djilali Bensheikh, et le texte illustré de Joël Alessandra qui s'interroge sur l'appartenance et l'exil, sujets qu'il a explorés dans "Petit-fils d'Algérie", un récit sous forme de bande dessinée (Casterman, 2015) sur le parcours de son père et de ses grands-parents.

Cette revue, riche en auteurs et en découverte pour le lecteur, est le genre d'anthologie de textes et d'auteurs dont on manque cruellement. Les éditions Riveneuve publie donc ici un bel outil pour les études littéraires algériennes, les chercheurs et les curieux.

Une nahda ou une nahda des lettres ?

On peut tout à fait concevoir, comme l'affirme les éditeurs, que les années 1990 ont fait place à une renaissance culturelle, et en ce sens, cette revue porte bien son nom si elle désigne un renouveau au sens large car c'est un renouveau des espaces et du souffle que cette revue illustre.

Mais parler de nahda littéraire, c'est affirmer autre chose. Un renouveau littéraire suit un développement spécifique et concret en littérature, et dont le fond, la forme et les contours sont très lisibles. Un renouveau en littérature est un véritable phénomène.

Les indices d'un renouveau littéraire se situent dans la structure de la prose ou de la poésie, particulièrement dans leur syntaxe, et dans un élargissement ou un passage des thèmes passés vers des sujets modernes. Ces nouveaux thèmes déchiffrent la nouvelle ère qu'ils saisissent, sans nécessairement abandonner les anciens, pour continuer d'observer, comme un miroir.

Pour juger un tel renouveau, il faut connaitre les principes sur lesquels la prose des auteurs précédents s'est construite, ainsi que ceux de la nouvelle pour pouvoir comparer. Les thèmes n'en sont que la surface.

Ainsi, on imagine mal une nahda des lettres sans parler de style, et non de genre, sans définir la période, et qui se déclinerait sur un seul thème. Parler des années 90 est un thème qui a été largement exploité depuis les années 2000, et même durant les années 90. Pour la littérature algérienne, ce thème n'est plus nouveau.

Difficile d'imaginer aussi un renouveau sans un texte d'Amari Chawki, l'auteur phare du réalisme magique algérien, en langue française. Une illustration de renouveau sans la littérature algérienne de langue arabe est d'autant plus difficile à concevoir car s'il y a renouveau, c'est dans celle-ci qu'il se trouve.

La relation auteur-lecteur en Algérie

Parmi les thèmes qui fondent la trame des romans algériens, quelque soit le genre littéraire, ce sont les années 90s, la colonisation et la guerre d'indépendance qui attirent le plus d'attention. Mais les auteurs algériens explorent bien d'autres sujets, ils sont nombreux à avoir dépassé les années 90s dans leur fiction.

Cet intérêt pour d'autres imaginaires, et ce passage à une autre ère est manifeste dans la production littéraire algérienne de langue arabe.

Si les auteurs continuent d'explorer ou d'être hanté par l'impact et le traumatisme des années 90s, composant des textes qui (les) aideront à décomposer la douleur, à digérer le contexte et entrevoir les effets futurs de ces années, le lectorat algérien lui est saturé par ces thématiques liées à la violence.
Tant que le lectorat ne pourra se plonger, pour souffler et s'oxygéner, dans des textes sortis du ventre des auteurs et non de leur esprit, dans des écrits qui saisissent l'essence transitoire et éphémère, grave et aérienne, large et précise, du parcours humain, le lien auteur-lecteur restera scindé.
C'est l'un des paradoxes de la relation littéraire auteur-lecteur si négligée et sous-estimée en Algérie, où l'écrivain écrit pour exorciser ses cauchemars, et le lecteur ne veut pas être le récipient de ceux-ci.

Mes remerciements aux éditions Riveneuve pour la copie presse de cette revue.

Friday, 22 July 2016

Rape, women's narratives in men's voices in a certain type of Algerian novels

I was asked to review a novel recently, the story of which I didn't respond to very well. Not only did the novel turn out to be yet another male writer building a story on a sole character who only looks at its own navel, in poor prose, it was also another story from a male writer who speaks as a woman in the first person and depicts the rape of a woman, and female prostitution.

I suddenly realised that publishing houses in Algeria are letting a specific genre developping, that of the egocentric novel, but also that, more worryingly, editors in Algeria and in France are regularly publishing, if not downright promoting, rape narratives recounted by a female character itself told by a male voice, that of the writer.

While it could make for a great way to approach that kind of topic, it has made for linear, poor and what's worse: apologists' stories. Very disturbing.

My review of the novel and my critique of the genre are on TSA in French and below :

La porte de la mer est le nouveau roman de Youcef Zirem, paru aux éditions Intervalles en juin 2016. Dans ce nouveau roman, l’auteur prend la voix d’une femme, celle d’Amina qui narrera à la première personne son parcours de jeune prostituée.

Le roman s’ouvre au tournant des années 90s. Le père d’Amina, veuf, est monté au maquis. Devenu émir de sa région, il redescend régulièrement prendre des nouvelles de la famille auprès d’Amina, sa fille aînée. C’est lors d’une de ces rencontres cachées que son père la viole. Amina racontera tout à ses jeunes frères et les prendra en charge. Son père ne réintégrera pas le village et la maison familiale. Jusqu’à l’amnistie.
L’année de ce viol est aussi l’année du bac pour Amina, et quelques semaines avant les épreuves, la jeune fille se rend compte qu’elle est enceinte. Elle réussit tout de même son examen45 et s’inscrit à la faculté des lettres d’Alger. Elle gardera l’enfant et le fera adopter en suivant son dossier de près pour pouvoir un jour le reprendre. Une fois à l’université, elle commence à se prostituer avec une amie déjà dans le circuit. Au fil de ses études, elle deviendra très vite « une prostituée de luxe ».

Lors d’une visite à Béjaïa, la ville de la Porte dorée ou la Porte de la mer qui inspire le titre de ce roman, Amina sèche un rendez-vous avec un client et décide d’arrêter de se prostituer pour devenir professeur de français.

Si la plume de Zirem n’est pas entièrement désagréable, son traitement superficiel du sujet l’est profondément. En moins de 50 pages, cette femme est violée, passe son bac, entre à l’université, accouche, se prostitue, fait adopter son fils, tombe amoureuse d’un de ses clients, tombe amoureuse d’un autre de ses clients, mange une pizza, et visite Béjaïa.

Si on comprend bien que l’auteur se délecte, pour un roman de 140 pages, l’enchaînement fulgurant d’événements ainsi empaquetés et tragiques rend le récit frivole. À. cette vitesse, Zirem ne peut pas construire un personnage qui raconte, il construit un protagoniste qui nomme. Amina nomme des lieux, des adjectifs, des proches, des amis, cite Pessoa et Réné Char, mais elle n’exprime rien. Elle n’en a même pas le temps.

Les épreuves subies par Amina défilent ainsi, de l’extérieur, un paradoxe pour des situations si intimes et des souffrances intériorisées, énoncées dans un style plus proche du roman Harlequin que d’Ahlem Mosteghanemi, d’Emilie Brontë, ou d’autres championnes de la condition féminine.

Viol, récit de femmes et littérature

Récemment, plusieurs auteurs ont construit leur roman autour d’un viol de femme. Bachir Mefti dans Pantin de feu, sélectionné pour l’Arabic Booker Prize en 2012 en langue arabe et récemment traduit en français par Lotfi Nia, a construit une fiction autour d’un seul personnage, Réda Chaouch, qui raconte son ‘histoire d’amour’ avec Rania, une jeune fille qu’il harcèlera et violera chez elle après son mariage à un autre, lui faisant un enfant qu’il fera assassiné plus tard.

En 2015, le prix Assia Djebar était remis à Amine Ait Hadi pour son roman L’Aube au-delà qui avait aussi choisi de prendre une voix de femme, celle de Meryem qui racontera les atroces violences qu’elle subit de son violeur, les autres infligées par son père, et sa délivrance lorsqu’elle égorge son tortionnaire.

Le sujet que Zirem et ces autres auteurs ont choisi d’explorer est grave, complexe et délicat, d’autant plus qu’ici les auteurs, des hommes, s’imaginent au féminin pour décrire la relation d’une femme à son corps – lors d’un viol notamment ou lors de rapports de force entre sexe et argent chez Zirem -, pour décrire la relation d’une mère à son enfant issue d’un viol, pour dire ses désirs aussi et leurs attentes.

Pourquoi ces romans n’ont-ils pas réussi leur pari ?

Dans Le vent du Sud pourtant un roman précurseur, Abdelhamid Benhadouga avait, lui, construit une fiction captivante dans un style travaillé, généreux et ouvert autour de Nafissa, une jeune fille issue d’une famille profondément patriarcale et qui essaiera vainement de fuir un mariage forcé et de se défaire de traditions familiales néfastes.

Parmi les romans publiés ces dernières années chez nous, en langue française ou en arabe, un phénomène tangible est en train de se développer. Contrairement aux décades précédentes, les années 2010, assistées par les maisons d’éditions, ont enfanté le « roman à personnage unique ».

Le roman à personnage unique est un roman construit, non pas autour, mais sur un seul personnage, entouré exclusivement de faire-valoir et autres figurants dont les agissements, les ressentis ou l’historique restent sous développés. Des personnages en cartons en somme.  Le roman de Zirem, Mefti et Ait Hadi font partie de ce nouveau genre.

Construire une fiction sur un seul personnage peut se révéler un excellent conducteur cependant. Rachid Boudjedra l’a superbement réalisé avec L’escargot entêté publié en 1974 chez l’Anep, et chaque roman de Nina Bouraoui est composé entièrement sur les pensées d’une seule personne qui se contemple, elle et sa relation avec les autres.

Ailleurs, l’Anglaise Rachel Cusk dans Outline a écrit un récit bâti sur les voix qu’un seul personnage entend, rapporte et interprète. C’est sans dire explicitement qui elle est, grâce à ces non-dits, que le personnage se découvre.

Dans ces romans, le protagoniste raconte le monde qu’il voit à travers ses yeux propres, certes exclusivement, mais son regard est porté sur les autres et sa relation avec eux.

Dans un « roman à personnage unique », le protagoniste va non pas raconter le monde, il va se raconter, lui, en circuit fermé. Le monde n’est qu’un décor, les autres ne sont qu’une estrade. Les lieux et les personnes sont réduits à de simples artifices pour mieux se refléter, comme Narcisse.

Le personnage unique est non seulement le personnage central d’un roman : il est le roman.

 

Sunday, 10 July 2016

A short guide to Algerian crime fiction


I've been addicted to crime fiction for a while and to Algerian crime fiction for a good four years. It was therefore about time that I put to pen a short guide with a top 10!

It can be found here on HuffPost Algerie, in French and below. Meanwhile, my hunt continues in English with this page dedicated to the genre in Algeria.

Il existe plusieurs types de guides sur l'Algérie. Des guides géographiques, gastronomiques, artistiques, historiques, et même politiques. Lorsque les guides littéraires seront écrits, il faudra qu'ils réservent un glorieux chapitre aux intrigues, aux meurtres punis, à la justice rétablie, aux incorruptibles grincheux et aux explorations urbaines. En bref : au roman policier algérien. (1)

Le roman policier algérien est un genre peu visible en Algérie et encore plus au-delà. Les maisons d'éditions algériennes en éditent peu, les médias n'en parlent pas, en dépit d'un lectorat qui raffole de secrets révélés.
Malgré ce manque de visibilité, les auteurs ont régulièrement produit des fictions criminelles, et ont réussi à nourrir le genre. Le polar algérien est né en Algérie en 1970 avec la publication par la SNED de quatre romans de Youcef Kader (2), le nom d'emprunt de Roger Vilatimo, un écrivain d'origine catalane qui a beaucoup écrit sous plusieurs pseudonymes.

Après ce premier lot, la SNED publiera deux romans policiers supplémentaires de Youcef Kader (3), en 1972, suivi de "D. contre-attaque" d'Abdelaziz Lamrani en 1973. Six 'polars' voient donc le jour dans les années 1970. Le roman policier algérien est né (4).

De 1980 à 1990, le nombre de publications va doubler. On peut en recenser onze (5) dont deux, "Le portrait du disparu" (SNED, 1986) et "Les pirates du désert" (SNED, 1986), écrits par Zehira Houfani probablement la première femme auteure du genre en Algérie.

De 1990 à 2000, malgré les années noires que le pays va connaitre, dix autres romans policiers (6) seront publiés par des auteurs algériens édités par des maisons d'éditions algériennes ou françaises. C'est durant cette décade que l'on découvrira notamment les enquêtes de l'Inspecteur Llob de Yasmina Khadra.

De 2000 à 2010, dix-sept (7) seront édités en Algérie et en France, dont celui de Francis Zamponi "Mon Colonel" publié en France, qui sera le premier à parler du massacre de Guelma et de Sétif. De ce roman sera d'ailleurs tiré le film de Laurent Herbiet du même titre. A noter aussi durant cette période, la parution du roman de Rahima Karim "Le meurtre de Sonia Zaïd", la deuxième algérienne à publier un roman policier, d'ailleurs très bien construit.

De 2010 à nos jours, au moins dix romans policiers algériens ont été publiés (8) dont l'excellent thriller de l'auteure Amel Bouchareb, en langue arabe, un des romans policiers les mieux travaillés et développés du genre à ce jour publiés en Algérie.

Ainsi au total, de 1970 à 2016, on peut compter 36 écrivains (9), auteurs de romans policiers écrits en langues arabe et française. 55 romans policiers sur quarante-six ans - au moins - c'est-à-dire un peu plus d'un roman policier par an depuis la naissance du genre. Quarante-six années d'existence malgré les obstacles. Le roman policier DZ maintient sa tête (littéraire) haute mais de justesse.

Ces auteurs ont construit des romans noirs, brutaux et tragiques, autant que des romans moqueurs, au style acerbe, tendu et claquant. Les enquêtes prennent place sur tout le territoire, à Alger à Oran, à Tamanrasset ou en Kabylie.

Quelque soient le style ou le genre, tous les auteurs partagent une même passion : la résolution de crimes. Des crimes d'espionnage, de corruptions politiques, médiatiques, ou des crimes familiaux, avec des investigations conduites par des professionnels ou des amateurs futés même si non-initiés.

Le roman policier algérien : un genre à promouvoir

Internationalement parlant, le roman policier se porte très bien. Il est loin d'être un genre littéraire moindre, cette appréciation littéraire condescendante a été abandonnée il y a des années. L'excellent crime fiction "Mon nom est rouge" d'Orhan Pamuk, l'un des plus grands romanciers contemporains turques, lauréat du prix Nobel de littérature en 2006, ou la série "Philip Marlowe" écrite par Benjamin Black alias John Banville, l'un des auteurs irlandais les plus importants de la langue anglaise aujourd'hui, illustrent bien la capacité du roman policier à être hautement littéraire.

La créativité des auteurs algériens, le modèle type dont ils s'inspirent, les thématiques sociales dont ils traitent, étroitement liées à l'actualité et au contexte historique, politique, économique et social du pays, sont des éléments non seulement instructifs mais divertissants, peut être même thérapeutiques. Ces romans peuvent certainement servir à informer de nombreuses études littéraires (10) en plus de nous faire méditer sur une situation socioculturelle complexe.

Si vous pensez que le génie littéraire algérien a fait ses valises, détrompez-vous, il est bien resté chez nous et il est allé se plonger dans le genre policier chez les auteurs qui le portent.

Top 10 du roman policier algérien




NOTES

(1) Le roman policier est compris ici comme une fiction construite autour d'un crime à résoudre. Pour décrire le genre, l'appellation crime fiction est beaucoup plus appropriée que roman policier car la police ne joue pas toujours de rôle dans ce type de romans (enquête faite par un non-initié par exemple). Crime fiction est d'autant plus adéquat que l'appellation polar a une connotation dépréciative - le mot polar provient de la juxtaposition de pol- (policier) et -ar, un suffixe argotique rendant le terme familier, ce qui distancie le genre d'un corps très littéraire auquel beaucoup de romans appartiennent. Auteur algérien est pris ici au sens large, c'est à dire un auteur né en Algérie ou d'origine algérienne.

(2) « Délivrez la Fidayia! », « Halte au plan terreur », « Pas de « Pantoms » pour Tel-Aviv » et « La Vengeance passe par Ghaza ». 

(3) « Les bourreaux meurent aussi... » et « Quand les "Panthères" attaquent »

(4) Le total qui suit est mon décompte personnel, je n'ai trouvé que deux romans policiers en langue arabe, et ils sont récents. Je reste certaine que d'autres ont été publiés, mais leur existence ne m'est pas encore connue. Il est possible que des romans policiers en Tamazight ait été publiés également et me sont également inconnus. De même pour les romans policiers en lange française, si vous en connaissez d'autres, n'hésitez pas à m'en informer !

(5) Piège a Tel-Aviv de Abdelaziz Lamrani (SNED, 1980), Banderilles et muleta de Abahri Larbi (SNED, 1981), Le portrait du disparu de Zehira Houfani (SNED, 1986), Les pirates du désert de Zehira Houfani (SNED, 1986), La résurrection d'Antar de Djamel Dib (ENAL, 1986), La Saga des Djinns de Djamel Dib (1986), Mimouna de Salim Aïssa (ENAL, 1987), Adel s'emmêle de Salim Aïssa (ENAL, 1988), Double Djo pour une muette de Rabah Zeghouda (1988), L'archipel du Stalag de Djamel Dib (ENAL, 1989), Les barons de la pénurie de Said Smaïl (SNED, 1989).

(6) L'empire des démons de Saïd Smaïl (SNED, 1990), Le dingue au bistouri de Yasmina Khadra (Lamphonic, Alger, 1990), Fredy la rafale de Mohamed Benayat (ENAL, 1991), Double blanc de Yasmina Khadra (Baleine, 1998), La Foire des enfoirés (Laphomic, 1993), Morituri de Yasmina Khadra (1997), L'Automne des chimères (Baleine, 1998), Avis d'échéance de Mouloud Akkouche (Gallimard, 1998). Je signale aussi Au nom du fils de Abed Charef (Aube, 1999) et 31 rue de l'aigle de Abdelkader Djemaï qui sont des romans construits sur une intrigue criminelle mais ne sont pas des policiers au sens strict du terme, si on cherche une catégorie on peut les classer comme méta-policiers. 

(7) Mon colonel de Francis Zamponi (Broche 2002), Sérail killer de Lakhdar Belaid (2000), Le passeport de Azouz Begag (Seuil, 2000), L'homme de la première phrase de Salah Guemriche (Rivages, 2000), Le serment des barbares de Boualem Sansal (Gallimard, 2001), Le casse-tête turc de Adlene Meddi (Barzakh, 2002), Takfir Sentinelle de Lakhdar Belaïd (Gallimard, 2002), Le meurtre de Sonia Zaïd de Rahima Karim (Marsa, 2002), A la mémoire du commandant Larbi de Nabil Benali (Barzakh 2002), Meurtres en Seraïl de Abdessemed Charaf (Broche, 2002), Complot à Alger de Ahmed Gasmia (Casbah 2006), Ombre 67 de Ahmed Gasmia (Casbah 2007), Commissaire Krim de YB aka Yassir Benmiloud (Grasset 2008), La prière du Maure de Adlene Meddi (Barzakh 2008), Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio de Amara Lakhous (Europa 2008), Le pouvoir de l'ombre de Mohamed Benayat (Milles Feuilles, 2009) ; dont un métapolicier : Le chien de Titanic de Ali Malek (Barzakh 2006).

(8) L'étrangleur d'Alger de Azdine (Apic Noir 2010), Le roman noir d'Ali de Abdelkader Ferchiche (Alpha, 2010), Alger la noire de Maurice Attia (Barzakh, 2012), Intrigue à Sidi Fredj de Khaled Mandi (Mazola, 2012), Querelle pour un petit cochon italianissime à San Salvario de Amara Lakhous (Europa, 2014), Qu'attendent les singes de Yasmina Khadra (Juliard, 2014), نبضات أخر اليل de Nassima Bouloufa (Viscera, 2015), سكرات نجمة de Amel Bouchareb (Chihab, 2015). Autres méta-policier : Le rapt de Anouar Benmalek (Fayard, 2011). Je signale le très bon roman de Mohamed Benchicou, La mission (Koukou, 2014), le récit d'une investigation où il y a eu crime mais pas dans le même contexte structurel que celui d'un roman policier.

(9) Cinq autres auteurs étrangers sont à noter et à lire, dans l'optique d'une appréciation des thématiques liées à l'Algérie et qui apparaissent dans le genre globalement. Ces auteurs étrangers ont été en contact avec l'Algérie, y ont vécu pendant une période, et/ou ce sont inspirés de l'histoire contemporaine algérienne pour tisser leurs intrigues : Le Mur, le Kabyle et le Marin d'Antonin Varenne (Viviane Hamy eds, 2009) [Fr], Un baiser sans moustache de Catherine Simon (Gallimard, 1998) [Fr], Le pied rouge de François Muratet (Actes Sud, 2002) [Maroc], Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (Gallimard, 1984) [Fr], et Du vide plein les yeux de Jérémie Guez (La Tengo, 2013) [Fr].

(10) D'excellentes études ont été menées sur le genre : voir celles de Dr Miloud Benhaimouda Formation du roman policier algérien 1962-2002 (2004-2005) et Mythologies du roman policier algérien (2008); Beate Bechter-Burtscher Le développement du roman policier algérien d'expression française [entre 1970 et 1998] (1998).

Sunday, 3 July 2016

Ted Morgan and My Battle of Algiers


Ma bataille d’Alger 
de Ted Morgan, 
Tallandier editions, France (17 mars 2016, pp. 352)

translated from the English into French by Alfred de Montesquiou, reporter for Paris Match.


In 2006, prominent journalist Ted Morgan published his memoirs of his military service with the French army, spent in Algeria between 1956 and 1957. His book went largely unnoticed in Algeria then, but its translated version into French just published by Tallendier editions has created quite a bit of stir. Mostly in a tea cup.

My review in French of his memoirs can be found here on TSA

Ma Bataille d’Alger, le témoignage du grand journaliste américain Ted Morgan, présent en Algérie durant la période de la bataille d’Alger en tant qu’appelé de l’armée française, vient de paraître en France aux éditions Tallandier (Mars 2016).

Cette parution est en fait la traduction de son récit My Battle of Algiers publié en 2006, aux États Unis chez Harper Collins. Dans cet ouvrage, Ted Morgan parle de ce qui l’a mené à faire son service militaire en Algérie entre 1956 et 1957, et comment il s’est retrouvé témoin des événements autour et durant la bataille d’Alger.

Le nom sous lequel l’auteur est né est « Sanche de Gramont ». Ted Morgan est l’anagramme de son patronyme « de Gramont » que l’auteur a définitivement adopté lorsqu’il acquiert la nationalité américaine en 1970. Morgan est issu d’une famille de l’ancienne noblesse française qui remonte au XIe siècle, les « de Gramont », dont les ancêtres ont été maréchaux, officiers généraux et ducs de France.

Saturday, 2 July 2016

A short surrealist novel - The garden by the house by Abdelfateh Shahada

My review in French in El Watan newspaper :


The garden by the house (الجنة قريبة من البيت)
Abdelfetah Shehada
MIM editions, 2015


La littérature algérienne a toujours porté des voix d’auteurs qui aiment faire tomber les frontières entre rêve et réalité, entre conte et voix d’oracle. Cet espace transitoire est exploré dans un petit roman d’Abdelfetah Shehada, Le jardin près de la maison*, récemment publié aux éditions MIM.


Dans cette fiction, la dimension que Shehada dessine en effaçant peu à peu la séparation entre un réel palpable et l’hallucination se situe au sein d’un espace antédiluvien et familier : les jardins qui nous entourent. L’histoire s’ouvre dans un jardin public, celui dans lequel Hussein se promène depuis l’enfance, et avec lequel il garde un lien tout particulier. Il y rencontre un vieil homme errant, qui lui demande de le mener vers «le chemin». L’ancien cherche un chemin singulier, «celui de la mémoire». Hussein, intrigué par cette demande, continue tout de même sa route pour préparer sa journée.